Si le Roussillon est aujourd’hui considéré comme un haut-lieu de notre vignoble, capable de faire naître de grands vins, rouge comme blanc, la région le doit beaucoup à un homme, Gérard Gauby. Depuis son installation à Calce, dans les Pyrénées-Orientales, au milieu des années 1980, il n’a cessé d’œuvrer et d’expérimenter pour que ces terroirs soient enfin reconnus à leur juste valeur. Passionné et passionnant, toujours prêt à se remettre en question, c’est en famille, avec son épouse Ghislaine puis son fils Lionel, que Gérard Gauby a réinventé et réenchanté les vins du Sud.
S’il avait, depuis l’enfance, l’habitude d’accompagner son père, par ailleurs rugbyman, comme lui, dans les vignes familiales, les raisins étaient traditionnellement destinés à la cave coopérative. A 25 ans, Gérard crée avec sa femme, Ghislaine, et une poignée d’amis sommeliers, un petit club de dégustation qui va leur permettre de sillonner les vignobles et de découvrir d’autres horizons. C’est en tombant en pamoison devant une syrah du Haut-Ventoux que Gérard se décide : il fera son propre vin.
L’aventure commence de façon très artisanale, en louant une petite cave au cœur du village de Calce. Gérard et Ghislaine ont récupéré quelques parcelles de très vieilles vignes, quasi-centenaires, sur les communes de Calce et Rivesaltes. Très vite, Gérard décide de s’inspirer des leçons de son grand-père qui doutait du bienfondé des pratiques viticoles des années 1970 et 1980 voyant le triomphe des « traitements miracles » et de la chimie dans les vignes. Il abandonne le recours à tout produit de synthèse. Il veut redonner vie aux sols et se tourne tout naturellement, dès la fin des années 1980, vers une culture biologique : des amendements organiques, venant des petites fermes voisines, un peu de soufre, un peu de cuivre, et surtout, beaucoup de travail manuel !
Plus globalement, Gérard comprend rapidement que, pour donner son meilleur, la vigne doit s’inscrire dans un écosystème global, diversifié et cohérent, où les interactions entre les plantes et les milieux sont favorisées. Aujourd’hui, sur les 90 hectares que compte le domaine, moins de 40 sont dévolus à la vigne, celle-ci étant entourée de prairies, de forêts de chênes, de garrigue, entre serpolet, romarin, fenouil sauvage, immortelle et autre genévrier. Bien avant que l’agroforesterie devienne le nouveau mantra des artisans vignerons d'aujourd'hui, Gérard plante, dès 1985, arbousiers, jujubiers ou oliviers autour de ses parcelles. Une pratique qu’il a encore intensifiée dans les 10 dernières années, en plantant désormais au cœur même des vignes. Au-delà de l’ombre portée qu’ils apportent à la vigne, évitant la brûlure d’un soleil estival de plus en plus chaud, Gérard mise également sur la capacité des arbres à aller se nourrir en eau et en nutriment très en profondeur, à 50 ou 60 mètres, là où la vigne ne va pas. Des arbres qui transmettront une partie de cette énergie à celle-ci, par un système complexe de mycorhize qui permet des échanges entre les systèmes racinaires.
Les Gauby cultivent aujourd'hui un patrimoine viticole exceptionnel, composé pour une large part de vieux ceps, dépassant souvent le siècle. Un patrimoine qui trouve son identité complexe, singulière, dans le véritable millefeuille géologique que constitue le terroir de Calce. Ici, calcaires sédimentaires, marnes, argiles et schistes se côtoient, en strates verticales, permettant aux racines de plonger en profondeur pour mieux résister aux sécheresses qui sévissent très fréquemment dans le Roussillon. En 2023, par exemple, il est tombé dans la région moins de 250 millimètres d’eau, sur toute la saison, des niveaux que l’on ne rencontre normalement que dans les déserts… Ici, tout doit être mis en œuvre pour que l’eau, si précieuse, alimente la vigne sur la durée. Pendant la période de dormance, les couverts végétaux, mêlant céréales ou légumineuses, jouent leur rôle. A la fin du printemps, Gérard a choisi de limiter l'évaporation de l'eau des sols grâce à un système de torchis, emprunté aux paysans du Maghreb, où l’on mêle sur 5 à 10 centimètres la terre retournée avec de la paille. Bien sûr, la conduite en gobelet permettant d’utiliser les feuilles comme autant de petits parasols participe également de la nécessaire adaptation au réchauffement du climat dans la région. Gérard a également pris le parti de retarder la taille, afin de ralentir au maximum le cycle de croissance phénologique et de maturation des fruits.
S’il s’inspire de certains principes de la biodynamie, Gérard a peu à peu développé sa propre approche du vivant et de ce qui est bon pour la vigne : il mise donc avant tout sur la cohérence de l’écosystème formé par la vigne, la flore et la faune endogènes, partant du principe que chaque élément est utile à l’autre. Ici, le concept de "permaculture", si en vogue aujourd'hui, est une réalité depuis bien longtemps ! A partir des vertus des plantes cultivées sur le domaine (ici, on reste fidèle à la polyculture d'antan), on élabore, avec l’eau de pluie récupérée, des tisanes bienfaitrices pour la vigne. Autre exemple, les cyprès sont ont été judicieusement plantés pour protéger la plante des excès des vents du Nord-Ouest, très asséchants, ou de ceux venus du Sud-Est, humides et salins. Mais aussi les amandiers qui attirent les insectes pollinisateurs…
Restait à Gérard, longtemps épaulé par son fils Lionel avant que celui-ci ne décide de partir créer son propre négoce, à trouver les clés d’une vinification en accord avec ses convictions et sa quête d’un vin pur et intense, un vin « qui doit couler de source » pour reprendre ses termes. Au fil des années, le style des vins du Domaine s’est considérablement affiné, passant d’un style à la « Pingus » comme il le qualifiait dans les années 1990, avec des vins très extraits, puissants et assez boisés, à une recherche d’une expression plus pure du fruit, beaucoup plus énergique et fraîche, s’appuyant sur la sensation de tension apportée par l’empreinte minérale des sols. Gérard est passé maître dans l’art d’élaborer des vins d’une extraordinaire complexité, révélant toutes les nuances de chaque terroir et de son environnement. Adepte d’un pressurage sans égrappage préalable, considérant que le fruit de la vigne, c’est bien la grappe tout entière, il privilégie des fermentations totalement naturelles, avec le minimum d’intrant (si ce n’est un peu de soufre pour protéger les jus quand c’est nécessaire) et des élevages en grands contenants de plusieurs vins, foudres et demi-muids, toujours à la recherche de la préservation du fruit et de l’expression authentique des lieux.
Les blancs signés Gauby, très expressifs sur le plan aromatique mais toujours empreints d’une grande fraîcheur et d’une vraie finesse, ont une identité unique. Chaque cuvée possède sa personnalité, affirmée, authentique et ancrée dans son terroir. Déguster un blanc du Domaine Gauby est une expérience sensorielle singulière, un véritable voyage initiatique au pays du magicien de Calce… La preuve par le vin avec ces nouvelles cuvées sur deux très beaux millésimes, 2023 et 2024, aux rendements malheureusement faibles. Malgré des étés souvent très chauds et secs (même si la saison 2024 fut moins marquée par le stress hydrique et les températures caniculaires), les vins se montrent pourtant incroyablement énergiques en bouche, des vins qui « filent comme un torrent » pour reprendre les mots de Gérard Gauby. La Revue du Vin de France considère qu’ils « atteignent un niveau stratosphérique ». Nous approuvons sans réserve.
Le « pape » Gérard Gauby n’est décidément pas prêt de céder sa place au sommet des vins du Roussillon. Un modèle pour toute une région !
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