Voici un millésime collector au moins pour deux raisons : 2021 a accouché de la plus petite récolte jamais rentrée dans les caves de ce Domaine historique de la Bourgogne méridionale. Et c’est aussi le dernier millésime signé de la talentueuse Audrey Braccini, partie début 2023 pour de nouvelles aventures sur les rives de la Loire…
A l’origine de cette adresse mythique du Mâconnais, fondé en 1840, il y a la passion pour le vin de Jean-Alfred Ferret, instituteur, et de son fils Antoine, dentiste de son état. A côté de leur métier, ils cultivent quelques lopins de vignes sur les coteaux du village de Fuissé. Mais c’est l’arrivée de Jeanne Ferret, dans les années 1930, qui va véritablement faire entrer le Domaine dans son ère « moderne » et surtout, voir ses formidables vins blancs s'installer parmi les incontournables de la Bourgogne. Véritable sommité de la région, Jeanne Ferret, qui dirigea le domaine jusqu’à sa disparition en 1993, révolutionna l’approche du vin et des vinifications dans ce bel écrin de Fuissé.
Pionnière, dans la région, de la mise en bouteille au Domaine, dès 1942, elle fut aussi la première à comprendre et mettre à profit l’extraordinaire diversité géologique des sols et sous-sols de cet amphithéâtre naturel. Très vite, elle se lance dans l’élaboration de cuvées parcellaires racées, qui rivalisent en qualité et en complexité avec les meilleurs crus de la Côte de Beaune. Elle va jusqu’à établir dès les années 1970 une véritable classification des terroirs de Fuissé, avec en tête les terroirs Hors Classe comme Les Ménètrières ou Tournant de Pouilly et les terroirs Tête de Cru comme Les Perrières ou Le Clos (devenu Clos de Jeanne). A l’heure du classement de certains terroirs de Fuissé en Premier Cru, les analyses scientifiques des sols récemment effectuées ont montré toute la justesse des intuitions et des observations menées par Jeanne Ferret en son temps. C’est ainsi que le Domaine compte aujourd’hui pas moins de 4 cuvées désormais classées en 1er Cru : un record pour l’appellation !
La diversité géo-pédologique du finage de Fuissé est absolument unique en Bourgogne. Les sols peuvent être minces, issus de calcaires durs, ou bien profonds et argileux, riches en marnes. Plus singulier encore, on trouve aussi des schistes ou des grès volcaniques qui préfigurent la géologie des Monts du Beaujolais tout proches. Chailles et silex sont souvent présents en surface, renforçant la minéralité et la finesse des vins.
Cette diversité bien comprise des sols et des terroirs, couplée à l'expérience de plusieurs générations de femmes vigneronnes – Colette Ferret succéda à sa mère Jeanne, jusqu’en 2006 – ont permis d’élaborer de sublimes blancs, exclusivement issus de chardonnay, à la fois amples et puissants, purs et cristallins, d’une sophistication impressionnante. Des cuvées qui font depuis longtemps l’admiration de toute la planète vin. Robert Parker n’hésitait d’ailleurs pas à écrire, dans les années 1990, qu’il trouvait là « son Montrachet du Mâconnais » !
Après le rachat de ce domaine historique par la Maison Louis Jadot en 2008, c’est une jeune vigneronne, oenologue brillante, Audrey Braccini, qui se vit confier la lourde responsabilité de succéder aux Ferret, mère et fille. Disons-le tout net : non seulement, Audrey a relevé le défi avec maestria mais elle a réussi à faire évoluer subtilement le style des vins du Domaine. S’ils portent en eux les marqueurs des grands terroirs de Fuissé, avec cet équilibre remarquable entre densité crémeuse et verticalité minérale, ils ont, au fil des millésimes, encore gagné en raffinement et en élégance. Ils sont parfaitement structurés autour d’une tension dynamisante.
Comme les Ferret mère et fille avant elle, Audrey s'est totalement mise au service des terroirs. Elle n’a pas hésité, pour cela, à adopter les principes de l’agriculture biologique et de la bio-dynamie. Elle veille, avec son équipe, à ajuster sans cesse les pratiques à la typicité de chacune des 50 parcelles (et 17 hectares) que compte le Domaine, riche de cette formidable mosaïque géologique des finages de Fuissé et Vergisson. Elle perpétue le travail régulier des sols et le maintien d’une diversité biologique et microbiologique dans et autour de la vigne. En outre, elle a encore affiné (et allongé) les élevages, utilisant finalement assez peu de bois neuf : des élevages qui s’avèrent aujourd’hui d’une précision et d’une classe remarquables.
Revenons sur cet étincelant mais si rare millésime 2021, la plus mince récolte jamais enregistrée au Domaine. Les choses avaient pourtant bien commencé, avec une importante pluviométrie à la fin de l’année précédente et jusqu’en janvier, ayant permis de reconstituer de bonnes réserves hydriques dans les sols et sous-sols. Mais la douceur qui accompagna les travaux hivernaux faisait également monter l’inquiétude en cas de gel tardif. Les cruelles nuits de 6,7 et 8 avril, avec leurs redoutables gelées noires, ont malheureusement donné raison aux oiseaux de mauvais augure. Néanmoins, presque miraculeusement, les vignes furent bien moins touchées ici qu’en Côte d’or ou dans le Chablisien. La suite de la saison fut marquée par une pluviométrie importante qui a compliqué le travail à la vigne et engendré une forte pression du mildiou puis de l’oïdium.
Ici, l’épisode décisif, qui allait véritablement marquer le millésime, s’est produit le 21 juin lorsqu’un orage de grêle s’est abattu sur les communes de Fuissé et Solutré, dévastant jusqu’à 95% des raisins sur le coteau des premiers crus, en revers du Mont Pouilly. Là où se situent les plus belles parcelles du Domaine… C’en était fini de l’espoir de rendements satisfaisants : au final, c’est la plus petite récolte dans l’histoire du Domaine qui, après un tri drastique, est entrée dans la cuverie durant la deuxième moitié du mois de septembre. Avec une maîtrise qui force le respect, Audrey et son équipe ont ensuite ajusté leurs vinifications et leurs élevages pour sublimer ces jus marqués du sceau de l’élégance et de la fraîcheur.
Cuvée après cuvée, on se dit qu’on atteint un point d'harmonie absolument fascinant : le charme, le raffinement des arômes et des textures, l’empreinte saline, l’énergie et l’allonge, tout y est. Tous les vins brillent d’un éclat cristallin qui nous ravit. Du grand art, qui confirment la place des blancs de Ferret parmi les « grands de Bourgogne »… Un millésime collector : le plus rare et le dernier signé d’Audrey Braccini, qui s’est imposée en une douzaine d’années comme une des grandes dames de nos vignobles. Bravo.
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