L’histoire des métiers d’artisanat d’art est jalonnée par les réalisations exceptionnelles de quelques grands maîtres : maîtres-verriers, maîtres-joailliers ou maîtres-orfèvres, ils ont impressionné et enchanté leur époque par la finesse exceptionnelle et la précision d’exécution de leur travail… Nul doute que si elle existe, Bruno Lorenzon fait partie de la catégorie des maîtres-vignerons ! Ce n’est pas un hasard si, après avoir dégusté son millésime 2020, la Revue du Vin de France a décidé de sacrer Bruno « Vigneron de l’année » pour toute la Bourgogne… Une consécration amplement méritée, tant les vins possèdent une finesse, une précision et une énergie à nulle autre pareille. Quant au Wine Advocate, il n'hésite pas à voir en lui "le meilleur vigneron de la Bourgogne contemporaine"...
Rarement, au fil de notre "Route des blancs", qui nous a conduit pourtant dans bien des vignobles, bien des pays et chez bien des vignerons, nous n’avons rencontré un tel degré de précision, un tel souci du détail, une telle méticulosité dans le travail à la vigne comme au chai, un tel jusqu’auboutisme peut-on même dire, au meilleur sens du terme. Le Domaine Lorenzon est un véritable écosystème à lui seul, qui élabore depuis ce bel amphithéâtre naturel de Mercurey des vins parmi les plus raffinés et intenses de toute la Bourgogne. Il nous montre aussi que cette appellation, plus connue pour ses pinots noirs, possède des terroirs qui permettent au chardonnay d’atteindre des expressions d’une pureté et d'un équilibre extraordinaires.
Il a pourtant fallu à Bruno quelques voies détournées avant qu’il ne se décide à reprendre les vignes familiales situées au cœur du vignoble historique de Mercurey. Après des études œnologiques puis commerciales, Bruno quitte sa Bourgogne natale pour aller prodiguer ses conseils œnologiques en Nouvelle-Zélande et en Afrique du Sud. Il y apprendra la rigueur technique mais il y verra aussi tout ce qu’il ne veut pas pour lui-même et ses vins futurs : la standardisation technologique du goût au détriment de l’expression pure et forcément imprévisible du terroir et du millésime ! Vient ensuite l’expérience de la tonnellerie de Mercurey, pour laquelle il sillonnera les vignobles de très nombreux pays, jusqu’en 1997. Une expérience qui a certainement participé à la précision diabolique des élevages en fûts qu’il pratique aujourd’hui.
C’est donc à la fin des années 1990 que son père laisse les clés de la propriété familiale à Bruno, une histoire née à Mercurey avec son arrière-grand-père, arrivé de Vénétie au tout début du siècle dernier. Au fil des générations, les Lorenzon ont patiemment acquis quelques parcelles jusqu’à exploiter 7 hectares environ sur les meilleurs terroirs de Mercurey, ce magnifique vignoble de coteaux de marnes calcaires, dessinant une sorte de fer à cheval qui s’ouvre à l’Est. Un vignoble dont il ne faut pas oublier qu’il partage les mêmes caractéristiques géo-pédologiques que ses prestigieux voisins de la Côte de Beaune et la Côte de Nuits. Ce n’est pas un hasard si plusieurs premiers crus furent reconnus ici dès 1943…
Si Bruno, tout à sa quête d’excellence, regrette les errements des années 1970 qui ont conduit la profession à étendre exagérément la zone d’appellation, au détriment de la qualité et de l’homogénéité des terroirs sélectionnés, il est parfaitement conscient d’avoir récupéré un pur joyau de vieilles vignes, situées pour plus de 80% en premier cru sur les meilleurs coteaux de Mercurey, ceux qui regardent le Sud et le Sud-Ouest. Un patrimoine auquel s’ajoute aujourd’hui quelques magnifiques parcelles sur le finage voisin de Montagny, exclusivement consacrées aux blancs cette fois. Une appellation qui, grâce à une poignée de vignerons de la trempe de Bruno, est en train de se tailler une place de choix chez les amateurs des grandes expressions de chardonnay bourguignon.
Côté culture, le grand-père de Bruno avait déjà renoncé, en son temps, à tout désherbant ou autre intrant de synthèse susceptible de perturber le message du sol, de la plante et du fruit. Dès lors, tout en inscrivant ses pas dans ceux des générations précédentes, Bruno va s’atteler à un travail absolument considérable dans les vignes, qui ressemblent aujourd’hui à un véritable jardin où chaque élément, même celui qui pourrait paraître au profane le plus insignifiant, a sa place et son rôle. A commencer par le travail des sols bien sûr, régulier et très délicatement mené afin de ne surtout pas trop les tasser, jusqu’au moment du premier rognage. Dans son souci constant de préserver la vie des sols et leur équilibre microbiologique, Bruno s’appuie sur l’analyse régulière de plusieurs fosses pédologiques disséminées sur les différents terroirs que compte le Domaine. Puis vient la taille, d’une rigueur et d’une précision uniques : elle vise à ne développer que 3 à 5 branches par pied, en évitant scrupuleusement tout croisement, afin que les grappes soient bien espacées et aérées.
Un peu à la manière de celles de Lalou Bize-Leroy, les vignes menées par Bruno Lorenzon se distinguent également de leurs voisines par un palissage très haut, autour d'1,80 mètres. En rognant peu et tardivement, en privilégiant le tressage de la « liane » sur 7 voire 9 fils (au lieu de 4 habituellement), Bruno cherche à favoriser au maximum la photosynthèse qui alimente à plein régime la maturation des baies. Il réalise également sur la surface foliaire un travail d’une grande précision pour que chaque grappe bénéficie de l’ombre d’une feuille « mère » qui va protéger les raisins de la brûlure directe du soleil en été. Ce soin extrême dans la conduite (évidemment biologique) de la vigne permet à Bruno de vendanger, quasiment sans tri, des raisins aux équilibres parfaits qui doivent refléter, avec justesse et intensité, la vérité de la parcelle et du millésime. Là encore, rien n’est laissé au hasard (vendanges en minuscule caissettes de 6 kg, entreposage immédiat des grappes en camion réfrigéré…) pour préserver jusqu’au lent et délicat pressurage, "à la champenoise", l’intégrité parfaite du fruit.
Ajoutons à cela que Bruno produit lui-même, avec l’aide d’un maître-tonnelier attitré, ses fûts, à partir de bois sélectionnés par lui et séchés pendant au moins 3 ans au Domaine. Alors vous aurez certainement compris que nous avons ici affaire à un vigneron d'exception. L’un des plus exigeants que compte aujourd’hui la Bourgogne. L’un des plus inspirés aussi. Bruno Lorenzon bouscule la hiérarchie et nous offre aujourd’hui des blancs qui rivalisent voire surpassent par leur pureté éclatante, leur complexité et leur élan, de nombreux crus de la Côte d’Or.
Venons-en à ce somptueux millésime 2023, qui constitue pour nous un sommet dans la déjà longue carrière de Bruno. Il a fallu cette année, selon lui, éviter deux gros écueils : des rendements pas suffisamment maîtrisés mais aussi le piège de la lourdeur, d’une matière trop riche après une fin de saison particulièrement chaude et ensoleillée. Le moins que l’on puisse dire en découvrant aujourd’hui la collection, c’est que le défi fut relevé haut la main !
Hormis cet épisode caniculaire très tardif, fin août et début septembre, la saison 2023 fut moins marquée par des phénomènes extrêmes que bon nombre d’années récentes. Une année qui a commencé par un hiver plutôt doux et sec. Par la suite, des pluies intermittentes et des phases alternant chaleur et temps plus frais ont permis à la vigne de se développer sereinement, sans stress particulier. La floraison se déroulait début juin sous un temps splendide. La sortie de grappes annonçait des rendements très généreux. Heureusement, Bruno, toujours aussi fin observateur de ses vignes et de leur environnement et soucieux de maîtriser les rendements, avait opté pour une taille de fin d’hiver très restrictive, limitant drastiquement le nombre de rameaux et finalement, la charge de raisins par pied. Un élément-clé d’autant que l’été ne se montrait pas particulièrement chaud et ensoleillé.
Tout a changé après le 20 août, comme si une nouvelle saison commençait. Des pics de températures à plus de 35° accéléraient considérablement les maturités physiologiques et la montée des sucres. Un phénomène amplifié par une bonne pluie orageuse le 28 août. Les vendanges ont débuté dans les tout premiers jours de septembre, en mode « commando », afin d’éviter que les sucres ne grimpent à des niveaux trop élevés.
En cave, parfaitement conscient de la richesse naturelle des jus, Bruno a ajusté ses choix de contenants, avec la précision qu’on lui connaît. Il n’a pas hésité à allonger les périodes d’élevage, cherchant à affiner les structures, à gainer les matières, tout à sa recherche de bouches fuselées, dynamiques, animées par l’expression d’un fruit mûr, plein d’énergie, et de l’empreinte minérale des sols. Au final, il signe une collection renversante de précision, d’éclat et d’équilibre.
Ce remarquable millésime 2023 place encore une fois les vins de Bruno Lorenzon au sommet de la hiérarchie bourguignonne. La pureté, l’intensité, la droiture et la finesse d’interprétation de chaque terroir, tout frise la perfection. Quant à la capacité de garde, elle n’a rien à envier à celle des prestigieux cousins de la Côte d’Or. Une seule ombre au tableau : ici, les rendements sont toujours limités (autour de 30 hectares en moyenne cette année) et la demande, mondiale, toujours plus forte. Ne tardez pas…
C’est superbe, rare et c’est sur la Route des Blancs !
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