Dans les pas de quelques illustres aînés, comme Jeanne et Colette Ferret et, bien sûr, Jean-Marie Guffens (son mentor, auprès duquel il a eu la chance de se former), Eric Forest fait clairement partie de cette génération de vignerons perfectionnistes et inspirés qui a continué de bousculer la hiérarchie des grands blancs de Bourgogne et nous montre, millésime après millésime, à quel point les terroirs du Mâconnais, du côté des Roches de Vergisson et Solutré, peuvent magnifier le chardonnay et tutoyer les cimes.
Depuis ses débuts avec le millésime 2000, Eric a affirmé un style bien à lui, loin des modes et des dogmes du moment, en signant une gamme de vins à la densité impressionnante, qui leur confère une dimension presque physique. Des blancs concentrés, intenses dans leur expression aromatique, mais toujours toniques et profondément ancrés dans leur substrat rocheux, dominé par le calcaire.
Si sa famille cultive la vigne depuis 8 générations, au pied de la Roche de Vergisson, c’est à son grand-père, André, que l’on doit la naissance du domaine tel qu’on le connaît aujourd’hui. Un homme admiré, qu’Eric qualifie lui-même de « véritable paysan-vigneron, son maître dans la culture de la vigne ». Un homme qui l'impressionnait par sa connaissance et son sens de l’observation de la nature, dans toutes ses composantes, même les moins visibles. Une autre rencontre fut déterminante pour Eric : après sa formation en viti-œnologie, il va passer deux ans, à la fin des années 1990, chez le « pape » du chardonnay mâconnais, celui qui a tout réinventé, Jean-Marie Guffens. Disons-le tout net : la filiation entre Jean-Marie et Eric est assez évidente dès que l’on goûte aux vins de ces deux grands vignerons. A travers des vins concentrés et souvent puissants dans leur jeunesse mais porteurs d'une énergie communicative, ils parviennent à révéler l’identité des terroirs avec franchise et intensité.
Tout comme son aîné, Eric est clairement un esprit libre, qui jamais ne s’enfermera dans aucun dogme. Il ne revendique aucun label, mais cherche en permanence à adapter son action en fonction de ce qu’il perçoit comme bon pour sa vigne, s’inspirant largement des principes de la bio-dynamie. A force d’observations et d’analyses empiriques, Eric a développé une connaissance intime de chaque parcelle, chaque sol, chaque cep. Ici, les 5 hectares de vignes plantées majoritairement entre 1930 et 1980, disséminés sur les appellations Mâcon-Villages, Saint-Véran et Pouilly-Fuissé, sont « bichonnés » comme le jardinier veille sur son parterre de fleurs rares et délicates. Aucune mécanisation, aucun produit de synthèse mais des gestes extrêmement méticuleux (en particulier sur la taille) au service du « bien-être » de la plante. Aujourd'hui, Eric continue d'expérimenter et d'affiner ses pratiques agronomiques, avec la volonté de préserver au maximum la vie des sols et de s'adapter au réchauffement climatique. C'est ainsi qu'il teste avec succès, sur son Clos des Charmes, une conduite haute de la vigne, sans rognage ni tressage, mais avec des palissages hauts, renouant avec les très anciennes techniques de la tonnelle. Une façon de maximiser l'ombre portée et rafraîchir les sols, mais aussi de limiter naturellement les rendements avec des grappes aérées et des raisins qui restent relativement petits, mais très concentrés.
Même précision au chai, avec un travail de haute-couture sur l’intégrité des peaux jusqu’au pressoir, puis sur la qualité du pressurage, la préservation des jus et cette oxydation ménagée pendant l’élevage en fûts. Ce perfectionniste, curieux insatiable, n’hésite jamais à remettre en cause sa façon de faire, à ajuster sans cesse. Ce fut encore le cas dans l’évolution des élevages qu’il pratique : en complément des fûts, Eric élève désormais une faible part de chaque cuvée dans des foudres mais aussi dans des oeufs en grès, très peu poreux, qui lui permettent d’affiner encore sa démarche sur l’oxydo-réduction. « Vingt fois sur le métier, remettez votre ouvrage » : nul doute qu’il aurait pu faire sienne la célèbre phrase de Boileau !
Eric ne cesse, par ailleurs, d’explorer de nouveaux terroirs, de nouveaux cépages. Après s’être familiarisé avec l’emblématique petite arvine, dont il vient de replanter quelques sélections massales au cœur de son Clos des Charmes, il nous régale cette année d’un succulent muscat à petits grains vinifié en sec, à la Bourguignonne : un jus issu de vieilles vignes de plus de 60 ans travaillées par un ami sur le désormais fameux terroir de Calce, au cœur des Pyrénées-Orientales, rendu célèbre par le magicien Gérard Gauby. Un vin unique en son genre, furieusement gourmand et d’une rare complexité…
Venons-en maintenant à ce très beau millésime 2023, dans le Mâconnais. Un millésime qui se place, pour beaucoup, dans la droite ligne de 2020, avec un profil moins riche et solaire que 2022 et des vins clairement construits autour de l’éclat énergique du fruit et l’expression des terroirs : tout ce que l’on aime, en somme !
Bien sûr, si l’on regarde la saison dans ses grands traits, l’année a surtout ressemblé à la longue série démarrée avec 2015 (à l’exception de 2021), avec une météo ensoleillée et souvent très chaude. Différence notoire cependant avec 2022 : les vignes ont bénéficié de pluies importantes au printemps. Des réserves hydriques qui se révéleront très précieuses par la suite.
Comme à l’accoutumée, l’hiver fut particulièrement doux, entraînant un débourrement précoce des vignes avec les risques afférents en cas de gel. Heureusement, cette année, l’alternance de journées ensoleillées et d’autres plus froides et pluvieuses, a limité les gelées et leur intensité. A nouveau, le printemps a surtout été marqué par des températures élevées entraînant un développement rapide de la vigne et une floraison précoce. La sortie de grappes, fort prometteuse, laissait présager un millésime généreux. Juillet et la première partie du mois d’août offraient un profil chaud et ensoleillé, mais pas caniculaire.
C’est à partir de la fin du mois d’août qu’une canicule tardive s’est installée. Branle-bas de combat : il a fallu organiser les vendanges avec précision et réactivité, essentiellement dans la première moitié du mois de septembre. En effet, toutes les parcelles n’ont pas réagi de façon homogène à cette brutale montée des températures : sur certains terroirs, ces conditions ont accéléré les processus de maturation des raisins, tandis que sur d’autres, au contraire, il a plutôt fallu s'adapter à des blocages de maturité. Au final, Eric n'a pas hésité à réaliser plusieurs passages sur une même parcelle, pour cueillir des fruits à leur optimum de maturité, avec des équilibres proches de la perfection.
Les rendements se situaient finalement plutôt dans la moyenne. Si les grappes étaient nombreuses, les raisins sont souvent restés assez petits avec des rapports peau-jus dignes des plus beaux millésimes. L’état sanitaire des fruits était excellent, tout comme leur belle intensité aromatique et leurs degrés d’alcool potentiels, entre 13 et 13.5°. Quant aux équilibres sucres-acidité, ils étaient proches de la perfection.
Toutes les conditions étaient réunies pour permettre à Eric de signer un grand millésime. Notre dernière dégustation confirme l’insolente réussite de toute la gamme ! Après des pressurages particulièrement précis, une véritable « science » apprise auprès du "sorcier" Jean-Marie Guffens, et des élevages qui se révèlent, cette année encore, d’une subtilité admirable, uniquement au service de l’expression du fruit et du sol, Eric nous régale avec une collection 2023 de très haut vol. Sensualité, éclat, gourmandise, fraîcheur, énergie, imprégnation minérale : tout y est. Bravo !
Cette vente est aussi la dernière occasion de mettre la main sur quelques pépites issues de millésimes précédents et affinés en cave. Attention, ce sont les toutes dernières bouteilles.
C’est excellent, c’est rare et c’est maintenant, sur la Route des Blancs.
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