Plus qu’un domaine, Les Ardoisières incarnent parfaitement le renouveau savoyard à travers une aventure collective hors-norme, démarrée dans les années 1990, pour redonner leurs lettres de noblesse à ces terroirs préalpins où la vigne avait pratiquement disparu alors qu’elle eut, jadis, une place prééminente.
L’ancienne « Allobrogie », s’étendant du lac Léman au Nord à Grenoble au Sud, en passant par Vienne, trait d’union entre massif alpin et vallée du Rhône, porte pourtant les traces très anciennes de la présence de la vigne, dès l’Antiquité. A son acmé au 19ème siècle, avant la crise phylloxérique, la seule Savoie comptait plus de 20 000 hectares de vignes (contre 2500 aujourd’hui). Un vignoble très morcelé, comptant d’innombrables petits îlots, souvent accolés à des fermes isolées dans chaque petite vallée et visant une consommation familiale. Sans réelle organisation fédératrice, sans volonté de développer le commerce des vins produits sur place, cette viticulture paysanne, souvent très difficile sur ses reliefs escarpés, est peu à peu tombée en désuétude.
Au milieu des années 1990, dans le petit village de Cevins, à l’entrée de la vallée de la tarentaise, entre Albertville et Moûtiers, le maire de l’époque cherche un projet fédérateur capable de redynamiser cette petite commune, surtout connue jusque-là pour son ancienne carrière d’ardoises très réputée (une bonne partie des toitures du Louvre est couverte par les ardoises de Cevins). Il lance alors l’idée de redonner une place à la vigne, sur un coteau viticole historique, en friche depuis bien longtemps. Il décide pour cela de s’appuyer sur le savoir-faire et le dynamisme d’une vigneron talentueux, précurseur du renouveau savoyard et de la biodynamie dans la région, Michel Grisard. Le projet n’est pas simple : il faut d’abord convaincre plus de 200 propriétaires sur cette colline, réunissant plus de 400 micro-parcelles…
Le travail est colossal, pour littéralement sculpter ce bout de montagne, entre 350 et 450 mètres d’altitude et l’aménager afin de permettre aux futurs exploitants de planter et s’occuper de la vigne : terrassement en courbes de niveau cohérentes, constructions de murets en pierre sèches pour dompter une pente pouvant dépasser les 60% de déclivité (3 kilomètres de murets seront ainsi patiemment bâtis, à la main), aménagement de pistes pour les déplacements des vignerons… Le projet se concrétise officiellement en 1998 avec les premières plantations de 20 ares d’altesse sur les flancs de cette colline de la rive droite de l’Isère, bénéficiant d’une exposition tournant de l’Est vers le Sud. Le Domaine des Ardoisières est né !
Des connaissances communes vont rapidement mettre sur la route de Michel Grisard un jeune ingénieur agronome qui rêve de devenir vigneron, Brice Omont. Il a tout à apprendre de la conduite de la vigne, il n’est pas « contaminé » par les pratiques viticoles dites « conventionnelles » et les usages œnologiques « modernes », mais l’énergie qui se dégage des vins signés Michel Grisard le fascine. En 2003, ce-dernier le prend alors sous son aile et le forme sur le terrain, avant de s’associer officiellement avec lui en 2005. Ensemble, ils vont continuer à planter de nombreux cépages typiquement savoyards : persan, mondeuse noire ou blanche, altesse, roussanne, malvoisie, jacquère ou altesse. Au total, ce sont 6 hectares qui seront exploités sur le Coteau de Cevins. Des vignes conduites en échalas, entièrement travaillées à la main : impossible d’imaginer toute mécanisation sur ces étroites terrasses. Les débuts ne sont pas faciles, d’autant qu’en 2003, sécheresse et canicule détruisent une bonne partie des jeunes vignes. Mais nos deux compères ne se découragent pas, soutenus par quelques clients précurseurs qui ont tout de suite capté que les vins d’ici ne ressemblaient pas aux autres, qu’ils possédaient une vraie signature leur permettant d’aller loin dans le temps et de séduire les palais les plus exigeants.
D’emblée, Michel et Brice s’inscrivent dans la volonté de révéler l’identité du terroir : ici, comme le nom des cuvées nous l’indique, on conçoit des vins de sol, des vins de lieu. Il faut dire que la géo-pédologie du coteau de Cevins est une rareté dans le vignoble Savoie, où dominent moraines glaciaires et argilo-calcaires : le substrat très ancien de roches métamorphiques est formé de compressions de micaschistes, qui vont donner une identité bien spécifique aux vins qui en sont issus.
A la fin des années 2000, Michel et Brice vont avoir l’opportunité d’étendre sensiblement le vignoble des Ardoisières, en louant des vignes sur la rive droite de l’Isère, du côté de Saint-Pierre de Soucy. Le célèbre ampélographe savoyard, Roger Raffin, a repéré un beau vignoble de coteau, cultivé en Bio depuis longtemps, sur un terroir un peu moins ingrat à travailler. Ici, marnes et schistes cohabitent, les sols sont aussi plus profonds et argileux, et les rendements moyens sensiblement plus élevés que du côté de Cevins où ils ne dépassent guère 20 hectolitres par hectare. Lorsque Brice Omont prend officiellement les rênes du Domaine, en 2010, celui-ci compte donc environ 15 hectares en exploitation. Il crée en parallèle une micro-activité de négoce, auprès d’une poignée d’amis vignerons qui partagent la même philosophie à la vigne : elle lui sera bien utile pour affronter les phénomènes climatiques extrêmes, comme les épisodes de gel sur des vignes tôt débourrées, de plus en plus fréquents, qui mettent à mal les récoltes. Il s’agrandit enfin en 2024 avec la reprise de quelques hectares supplémentaires du côté d’Arbin.
Resté fidèle aux principes appris auprès de son mentor, Brice Omont est un fervent adepte des pratiques biodynamiques qui visent, avant tout, à préserver la vie et l’équilibre naturel des sols, sa « vitalité féconde » : c’est bien là que la vigne va puiser sa capacité à produire un beau raisin. Chaque geste à la vigne est pensé pour transmettre au fruit l’identité du lieu qui l’a vu naître. Tout est fait aussi pour maintenir la flore microbienne, qui est un peu le trait d’union entre le monde minéral du sous-sol et le monde vivant en surface. Chaque vigne est nourrie et soignée différemment selon la nature du substrat, son âge, son exposition… Vous l’aurez compris, ici, on vise la précision d’un atelier de haute-couture !
Tout naturellement, une fois rentré en cave, tout est fait pour préserver au maximum la vérité du fruit, ses équilibres, son goût. Le tri en amont est très rigoureux pour ne retenir, vigne par vigne, qu’un fruit parfaitement mûr et sain. Le pressurage est délicat, pour respecter la vendange entière, et s’adapte aux caractéristiques de chaque cépage. Après un léger débourbage statique, à froid, les fermentations s’opèrent, en cuves ou en barriques selon les cuvées, uniquement sous l’action des levures indigènes venues de la parcelle, portées par les raisins. L’élevage se poursuit, très peu interventionniste, jusqu’à la mise en bouteille où une dose infime de soufre est ajoutée. Jusqu’au bout, le respect de l’intégrité du fruit et du lieu qui l’a vu naître prévaut.
Aujourd’hui, les blancs des Ardoisières, signés Brice Omont, font l’admiration de nombreux amateurs et comptent parmi les expressions les plus pures, les plus précises et équilibrés de ce qu’un vignoble de montagne peut produire. Qu’ils soient faits pour le partage, le plaisir immédiat ou bâtis pour une longue garde et une gastronomie sophistiquée, tous possèdent cette précision de contours, cette élégance naturelle, cette énergie habitée qui font la signature du Domaine des Ardoisières.
Un must de la Savoie, et bien au-delà, pour la première fois sur notre Route des Blancs !
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