Plus qu’un vin, c’est avec un « très grand seigneur » que nous vous donnons rendez-vous aujourd’hui, pour reprendre les mots du célèbre critique culinaire Curnonsky. Dès les années 1930, « le prince des gastronomes » inclut sans hésitation le Château-Grillet parmi sa quinte des plus grands vins blancs, au côté du Montrachet, de la Coulée de Serrant, d’Yqem et de Château-Chalon !
Entré dans le giron de la famille Pinault en 2011, Château-Grillet est un véritable morceau d’histoire, une sorte de pièce unique, de trésor patrimonial qui fait l’admiration de tous ceux qui ont eu la chance d’y goûter au moins une fois. Il se dit que ces vertigineux coteaux nichés entre Vérin et Saint-Michel-sur-Rhône, sur la rive droite du fleuve, et patiemment aménagés en terrasses au fil des générations, auraient été plantés de vignes dès le 3ème siècle de notre ère. L’empereur Probus, après avoir conclu la pax romana avec les Allobroges aurait autorisé ces-derniers à s’occuper de vignes ramenées de Dalmatie. Ce qui est sûr, c’est que des fouilles archéologiques dans le secteur ont permis de mettre au jour des mosaïques de l’époque, représentant aussi bien les vendanges que des scènes de foulage des raisins.
Cantonné à un rayonnement local pendant le Moyen-Âge, le vin de Château-Grillet va véritablement connaître son essor à partir du 18ème siècle, période à laquelle il commence à rayonner jusqu’à Paris. C’est à cette époque qu’est construit un petit manoir au cœur de ce magnifique amphithéâtre naturel, orienté plein Sud. Il sera agrandi au fil des siècles par les propriétaires successifs, longtemps issus de la bourgeoisie lyonnaise. Très vite, le vin est remarqué pour son élégance, son envergure et son allonge minérale tout à fait particulière : au côté des plus fiers représentants de la colline de l’Hermitage ou des Côtes-Rôties, il se taille une place de choix dans les plus belles caves d’ici et d’ailleurs. Dès 1787, le futur président des Etats-Unis, et grand amateur de vins, Thomas Jefferson se rend déjà à la propriété pour découvrir ce précieux nectar. En 1814, au moment de l’inventaire de la cave du Château de Malmaison, résidence de l’impératrice Joséphine, pas moins de 296 bouteilles de Château-Grillet y sont recensées ! Quant à la célèbre Maison Christie’s, elle achète dès le début du 19ème siècle des caisses de Château-Grillet pour le compte du roi d’Angleterre Georges IV. La réputation du joyau de Vérin n’est plus à faire.
Pendant près de deux siècles, le Château-Grillet sera ensuite la propriété de la famille Neyret-Gachet, à partir de 1827. C’est à Henri Gachet que l’on doit la demande de reconnaissance en AOC de ce terroir unique, dès 1936. Château-Grillet figue ainsi parmi les toutes premières appellations classées, mais aussi parmi les plus petites, avec ses 3.5 hectares seulement, et, fait encore plus rare, parmi les rares AOC exploitées en monopole par un seul propriétaire. Autant d’éléments qui contribuent à renforcer la légende.
Ce joyau repose avant tout sur un terroir d’exception : des coteaux escarpés qui forment un petit amphithéâtre surplombant le Rhône, bénéficiant d’une exposition plein Sud qui protège la vigne des vents du Nord et contribue à installer un microclimat chaud et ensoleillé. Chez ce « grand seigneur du Rhône », pour reprendre les mots de Curnonsky, le viognier est roi. Les vignes, d’une cinquantaine d’années en moyenne aujourd’hui, occupent pas moins de 87 petites terrasses, les fameux chaillées avec leurs murets en pierre sèche, étagées entre 150 et 250 mètres d’altitude. Certaines sont si étroites que seul un homme, armé d’une pioche pour travailler les sols ou d’un sécateur, peut s’y faufiler. Quand les plus grandes sont méticuleusement labourées au cheval : dans tous les cas, ce site extraordinaire exige une précision de tous les instants. Chaque terrasse est unique : elle est cultivée comme un jardin, avec son propre calendrier, sa propre dynamique de développement de la vigne et de maturation du raisin. Rendez-vous compte : Château-Grillet, c’est pratiquement 87 micro-terroirs qu’il faut observer, écouter séparément, pour mieux en révéler toutes les nuances identitaires. Une telle complexité, une telle diversité dans un si petit espace rappellent l’histoire des plus beaux climats bourguignons.
Globalement deux types de sols cohabitent ici : le premier, de formation ancienne, se compose de granite à biotite, cette roche primaire mêlant quartz, feldspaths et micas, que l’on retrouve sur quelques-uns des plus beaux terroirs de Condrieu, comme le Coteau de Vernon. L’altération de ce granit donne en surface des sols plutôt sableux, bien drainants. Dans certaines dépressions de ce vignoble escarpé, la vigne s’appuie sur des dépôts de loess d’origine calcaires, formés plus récemment, à l’ère quaternaire. Des sols assez pauvres dans lesquels la vigne parvient à s’immiscer en profondeur pour puiser l’eau et les éléments minéraux dont elle a besoin.
Depuis le rachat de cette propriété d’exception par la famille Pinault, tout est fait pour magnifier ce patrimoine viticole unique comme un atelier de haute-couture sublime les plus belles étoffes. Sous l’égide des brillants œnologues Alessandro Noli, puis Jaeok Chu Cramette, ce joyau éternel a retrouvé tout son lustre : adaptation des tailles pour mieux respecter les flux de sève, travail précis et régulier des sols à la pioche ou au cheval, conversion à la biodynamie, pour une meilleure harmonie entre la plante et son environnement, sélection drastique des plus beaux raisins, vinifications parcellaires ultra-poussées, d’abord dans de petites cuves inox thermorégulées puis dans des fûts de chêne, long élevage d’au moins 18 mois, intégrant peu de bois neuf.
Et, bien sûr, au final, cet assemblage subtil qui fait de chaque millésime une pièce unique, un véritable chef d’œuvre qui ne ressemble pas tout à fait au précédent et n’annonce pas vraiment le style du suivant : il possède son identité propre, et l’affiche fièrement. Car chaque année, avec les 87 terrasses qui forment autant de notes dans la gamme, l’équipe du Château-Grillet nous propose une partition différente : c’est toute la magie du lieu.
Sur ce millésime 2023, Château-Grillet atteint des sommets de raffinement, conjuguant profondeur et légèreté aérienne dans un équilibre magistral. Sa pureté cristalline et son extraordinaire empreinte minérale transcendent le viognier pour révéler toute la magie de ce terroir mythique. Un immense vin blanc, promis à une évolution fascinante !