Niché dans un petit coin de paradis provençal, à quelques encablures d’Aix-en-Provence, le Château Simone rayonne depuis des siècles tout en haut de la hiérarchie des grands vins du Sud. Longtemps, ce splendide vignoble, niché dans un amphithéâtre naturel adossé au massif du Montaiguet, non loin de la célèbre montagne Sainte-Victoire, fut la propriété des moines des Grands Carmes d’Aix : au 16ème siècle, chaque jour, les moines quittaient leur monastère du Cours Mirabeau pour s’en aller travailler, à quelques kilomètres de là, leurs vignobles et leurs oliveraies. C’est à eux que l’on doit les superbes caves voûtées, creusées directement dans la roche, sous les fondations de ce qui allait devenir, au 19ème siècle, le Château Simone.
Une bâtisse singulière, aux allures du Château de la Belle au bois dormant, imaginée par Albert Rougier. Cet entrepreneur dans les chemins de fer et les mines ne s’est pas contenté de cette fantaisie architecturale : il a fait le choix précurseur de la mise en bouteille des vins au château, dès la fin du 19ème siècle. Asseyant encore un peu plus l’image déjà incontournable de cette vénérable institution reprise par les Rougier dès 1830. C’est aussi à lui que l’on doit le travail considérable de replantation de l’ensemble du vignoble après les ravages causés par le phylloxéra. Il a su patiemment redonner ses lettres de noblesse à ce vignoble historique. Un travail herculéen récompensé, en 1948, par la reconnaissance de l'AOC Palette, sous l’impulsion de Jean Rougier, le fils d’Albert.
Entre-temps, tout ne fut pourtant pas rose : le domaine a bien failli disparaître au début des années 1930, la crise de 1929 ayant entrainé la faillite des entreprises ferroviaires d’Albert. Le domaine est alors promis à une vente par adjudication. C’était sans compter sur l’intervention d’une jeune héritière Norvégienne, Wilhelmine Müller, arrivée dans la région comme jeune fille au pair pour s’occuper des enfants que Jean Rougier a eu avec son épouse disparue prématurément. Elle décide alors de faire intervenir sa famille et permet à Jean, qui deviendra son mari, de sauver la propriété.
C’est aujourd’hui le petit-fils de Jean, Jean-François, qui perpétue avec talent, rigueur et une régularité métronomique, la réputation des vins du Château. Sous l’œil toujours bienveillant de son père, René, grande figure du vignoble français aujourd’hui âgée de 97 ans, qui a présidé aux destinées du Château Simone et de l’appellation pendant plusieurs décennies. Si le domaine produit des Palettes dans les 3 couleurs, c’est bien sûr le Palette Blanc qui a fait la réputation exceptionnelle de Château Simone : on raconte que le Président Vincent Auriol en raffolait, tandis que Winston Churchill, un ami de la famille, n’hésitait pas à venir s’y ravitailler en personne ! Sans compter les nombreux dîners d’Etat et autres sommets européens où il fût servi...
Ici, toutes les conditions sont réunies pour produire un blanc frais, complexe et profond, capable d’un long et superbe vieillissement, tellement singulier par rapport à la plupart des blancs du Sud. Le microclimat d’abord : comme en témoignent cèdres et pins noirs qui bordent le vignoble, celui-ci bénéficie d’une exposition au Nord qui le protège des trop fortes chaleurs et permet une maturation progressive du raisin. La présence de la rivière de l’Arc, vers laquelle le cirque plonge, contribue à maintenir cette nécessaire fraîcheur. La qualité des sols argilo-calcaires lacustres, peu profonds, recouverts de gros cailloux et graviers, convient à merveille aux cépages blancs cultivés ici, clairette en tête !
De cet Eden viticole, où la vigne occupe une petite trentaine d’hectares, répartis autour d’une douzaine de cépages différents, au cœur d’un véritable écosystème de 120 hectares, les Rougier ont toujours su tirer le meilleur. Ils limitent les rendements, n’utilisent que des composts organiques pour amender les sols, bannissent voici bien longtemps déjà les intrants de synthèse et n’hésitent pas à trier plusieurs fois la récolte pour ne garder que le raisin à parfaite maturité. Même précision à la cave, où tradition et modernité se conjuguent pour élaborer chaque cuvée avec la même exigence, reflet fidèle du millésime et d’un terroir d’exception. Comme ses aînés, Jean-François accorde un soin tout particulier à la précision du pressage, grâce à des pressoirs de pointe, inspirés des vieux pressoirs verticaux, que l’on retrouve dans quelques autres fameux Châteaux comme Cheval Blanc ou Yquem… Ici, on ne cesse d’affirmer un style souvent imité, jamais égalé, associant avec une rare élégance fraîcheur et complexité, droiture et texture veloutée. Les élevages très longs y contribuent bien sûr : le vin passe près de deux ans, d’abord en petits foudres anciens puis en barriques.
Disons-le clairement : Jean-François Rougier a atteint un niveau de maîtrise et de régularité qui n’a que très peu d’équivalent dans le Midi. Ce millésime 2022 nous en fait, encore une fois, une impeccable démonstration, dans un style pulpeux, profond et formidablement complexe. Une année surtout marquée par un temps globalement sec et chaud. L’absence de précipitations pendant une partie de l’hiver a ralenti le cycle végétatif, avec un débourrement assez tardif. La pluie est revenue en avril, permettant de garantir une bonne croissance de la vigne. La floraison s’opérait dans de très bonnes conditions. La sécheresse s’est installée dès le mois de mai, heureusement entrecoupée de quelques pluies bienfaitrices à la fin juin. Si l’été fut marqué à nouveau par de fortes chaleurs, l’exposition majoritaire au nord des vignes de Simone a permis de maintenir des températures nocturnes relativement fraîches. Et de garantir ainsi des maturations régulières, sans stress hydrique ni assèchement des baies.
Au final, les vendanges des cépages blancs avaient de quoi réjouir Jean-François et ses équipes : les raisins s’étaient bien développés grâce aux réserves hydriques emmagasinées dans les sols au printemps, donnant des rendements satisfaisants, et des jus très expressifs dans leurs aromatiques et superbes dans leurs équilibres, avec de la structure, une belle concentration et des acidités parfaitement préservées.
S’il est évidemment taillé pour une grande garde (10 ans nous paraissent presque un minimum !), ce Palette blanc 2022, pulpeux et charmeur, possède une qualité d’équilibre qui le rend d’ores et déjà succulent. C'est un vin friand et sophistiqué dans son aromatique, un vin à la fois charnel et cérébral, qui excite nos sens et invite à la rêverie. D’une densité hors du commun, il possède aussi une incroyable énergie en bouche. Sa trame acidulée, sa vivacité, sa vibration pierreuse relevée de fins amers épicés, le porteront très loin.
D’une complexité indépassable, le Palette Blanc du Château Simone est incontestablement un très grand vin, une véritable institution vénérée par tout ce que la planète compte d'oenophiles exigeants. En un mot : indispensable.
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