A la suite de quelques glorieux aînés qui ont redéfini les standards de la viticulture corse pour mieux faire rayonner leurs vins bien au-delà des rivages de leur île, Manu Venturi incarne, avec une précision et un talent exceptionnels, cette nouvelle génération de vignerons insulaires (on citera également son ami Gérard Courrèges) qui pousse encore plus loin la quête du grand vin identitaire. Il signe de prodigieux vins de lieu, capables par leur singularité, leur profondeur et leur complexité, de rivaliser avec les meilleurs flacons bourguignons, rhodaniens ou italiens. Des vins qui lui ont valu, l'année dernière, de se voir décerné une troisième étoile par le célèbre Guide Vert de la Revue du Vin de France ! Cette année, c'est Michel Bettane en personne qui lui décerne le Graal d'une cinquième étoile dans son guide de référence, le voyant "rejoindre l'élite absolue des vignerons français", avec "une gamme époustouflante de perfection formelle et de personnalité, qui le place au sommet de la qualité non seulement de la Corse, mais du continent". Une consécration largement méritée pour un vigneron encore jeune, dont on se demande jusqu'où sa quête du beau et du vrai le mènera !
La famille Venturi, installée depuis plusieurs générations dans le village d’altitude de Ponte Leccia, est bien connue dans le petit monde des grands vins corses. Elle exploite, depuis le début des années 1980, le Domaine Vico, propriété historique fondée par Jean Vico, dont les premiers millésimes remontent au tout début du 20ème siècle. L’histoire de ces véritables îlots de vignes, entourés de hautes montagnes culminant à 2000 mètres et plus, dans un paysage d’une beauté à couper le souffle, remonte à la fin du 19ème siècle. Lorsque quatre familles décident ensemble de replanter le vignoble du centre de l’île, disparu avec la crise phylloxérique.
Nous nous situons à la rencontre des axes reliant Calvi, Bastia et Ajaccio. Dans une sorte de cuvette que les géographes qualifient de « dépression centrale » de la Corse. De ces phénomènes telluriques, alternant pressions et dépressions, est né un véritable chaos géologique qui fait toute la richesse et la singularité du lieu. Schistes du Cap Corse, granits cristallins, basaltes volcaniques, rhyolites, grés, calcaires ou galets roulés : ici toutes les veines se mélangent. Les géologues parlent d’une structure « en écailles ». Ce foisonnement géo-pédologique que l’on ne retrouve nulle part ailleurs sur l’île a structuré la vision de Manu Venturi, qui a tôt compris l’intérêt d’aller très loin dans la discrimination parcellaire.
Autre particularité du lieu, l’absence d’influences maritimes. Celles-ci sont arrêtées par les barrières montagneuses qui entourent le site. Plutôt continental, le climat est marqué par de fortes amplitudes thermiques entre jour et nuit, et des influences montagnardes rendant les hivers assez rudes. Un climat particulier qui participe de l’identité unique des vins du Clos Venturi.
Le père de Manu Venturi, Jean-Marc, œnologue de formation, s’est longtemps consacré à la vinification pour la cave coopérative avant de reprendre progressivement le Domaine Vico, à partir du début des années 1980 : cette très grosse propriété de près de 300 hectares dont près d’un tiers était jadis occupé par la vigne avant de tomber progressivement en déshérence. Fin connaisseur des terroirs de Ponte Leccia, il en savait l’énorme potentiel. Il va alors s’atteler, pendant près de 30 ans, à restructurer et à redonner vie à ce vignoble, disséminé autour de trois grands îlots. Au départ, Manu n’est pas de la partie : lui qui est né et a grandi dans les vignes, lui qui a vu les efforts colossaux et les sacrifices que la refondation du Domaine Vico ont demandé à son père, rêve d’une autre vie. Il fait d’abord des études supérieures de droit puis de gestion environnementale. On ne se refait pas : il est déjà très sensible à la beauté de la nature qui l’entoure, aux dangers qui la menacent et à la nécessité absolue de la préserver.
Au mitan des années 2000, c’est assez naturellement qu’il revient vers le domaine et son formidable écosystème où le maquis occupe l’essentiel de la surface de la propriété familiale. Ici, immortelles, fenouil sauvage, myrte ou nepita ont colonisé les lieux, en toute liberté, parfumant l’atmosphère et les raisins : tout autant que la vigne, elles donnent l’esprit des lieux. Entre 2005 et 2010, une transition très douce s’organise entre le père et le fils. Si Jean-Marc avait déjà en tête que chaque îlot de vignes avait sa propre identité, sa culture de l’assemblage prenait souvent le dessus au moment des vinifications. A sa suite, Manu Venturi décide alors d’aller beaucoup plus loin dans la discrimination parcellaire et de penser cette propriété unique comme une véritable matrice où se croisent tous les types de sols, d’exposition et pas moins de 19 cépages : un véritable conservatoire ampélographique à elle seule !
La première décision qu’ils prennent ensemble, c’est d’isoler ce qui va devenir, dès 2005, le Clos Venturi. Un vignoble exceptionnel, de plus de 20 hectares d’un seul tenant, occupant les coteaux d’une colline qui se dresse fièrement au milieu d’une véritable ferme écologique. Car ici, on pense écosystème avant de penser vigne, on pense harmonie avant de penser rendement. Ici, on pense avant tout aux équilibres du vivant, aux liens visibles ou invisibles qui se tissent entre les espèces, entre la faune et la flore, entre l’homme et la vigne. Lorsque l’on pénètre dans le Clos Venturi, ce sont les poules et les brebis qui nous accueillent, pendant que les chevaux, utilisés pour le travail très précautionneux des sols, se reposent à l’ombre de quelques arbres au bas de la colline. De-ci, de-là, cachées derrières des bosquets buissonnants, on aperçoit des ruches, tout aussi essentielles dans la préservation de cet écosystème plein de vie.
Quant aux vignes, elles occupent de fines bandes organisées en îlots, souvent cultivés en terrasses, sur tous les versants de la colline, jusqu’à son sommet. Dans chaque îlot, vinifié séparément, la complantation est de mise : on compte ici un grand nombre de cépages, essentiellement issus de variétés autochtones. Pour les blancs, à côté de l’inévitable vermentinu, on trouve majoritairement genovese et biancu gentile, mais aussi du rimenese ou du carcaghjolu biancu. Les sols, aux origines multiples, sont plutôt friables voire sableux dans leur structure. Ici, par le truchement d’accidents tectoniques, les sols les plus jeunes sont parfois passés au-dessous des sols les plus vieux, magmatiques ou cristallins. Si l’on ajoute à cette mosaïque géo-pédologique la diversité des expositions, les altitudes différenciées, alors on comprend tout l’intérêt de vinifier séparément chaque îlot. Manu voit ces parcelles comme des individualités, dont il va chercher à comprendre la personnalité propre pour mieux la révéler dans chaque cuvée.
Tout naturellement, ce passionné de biodiversité, a rapidement adopté les principes de la biodynamie qu’il a testée dès 2007, avant de la généraliser progressivement, jusqu’à la certification à la fin des années 2010. Chez lui point de dogme, mais un questionnement permanent sur les interactions entre le monde souterrain, le monde aérien et le monde astral, entre le minéral et le vivant. Le tout couplé à un sens de l’observation qui l’accompagne au quotidien, dans toutes ses actions. Toujours prendre le temps d’observer, de prendre du recul, d’évaluer le résultat de ses actions. Vous l’aurez compris, au Clos Venturi, il n’y a pas de recette : il y a juste une construction patiente, faite de milliers de petits détails, jusqu’à ce que l’on trouve le point d’équilibre et d’harmonie. Manu et ses équipes font leurs propres thés de compost, leurs propres préparations de tisanes apaisantes ou dynamisantes, à base d’immortelle, d’ortie ou de presle… Il expérimente aussi l’usage du soufre d’origine minérale, soucieux d’utiliser exclusivement des ressources naturelles et non transformées par une quelconque industrie.
A la cave, Manu fait preuve du même sens du détail. Recherche sur les contenants, entre l’inox, le bois, le ciment, le grès ou le verre, travail sur la compréhension de l’action des levures indigènes, parcelle par parcelle. Ici, technologie de pointe et respect des traditions vont de pair, du moment que les deux sont au service de la vérité du fruit et du terroir. Curieux de tout, ouvert sur les autres, Manu puise aussi son inspiration au cours de ses voyages dans les vignobles : il goûte énormément, il échange avec les confrères, toujours à l’affût d’une approche qui pourrait le faire avancer dans sa compréhension de ses propres terroirs, dans la construction de son goût, de ses référentiels. La Bourgogne l’a beaucoup marqué, tout comme les grands vignobles italiens, entre autres.
Mais gardons un peu de mystère sur ce qui fait la magie des grandes cuvées du Clos Venturi. Car c’est bien de grands vins dont on parle, des vins d’envergure, de profondeur et d’énergie, des vins qui racontent un lieu et une histoire, des vins vivants, intenses et habités, qui ne ressemblent à aucun autre. En outre, les blancs signés Venturi possèdent une capacité de garde exceptionnelle : Le Clos 2007 ou le Chiesa Nera 2013 que nous avons partagés lors de notre dernière dégustation au Domaine affichaient une fraîcheur et une énergie parfaitement bluffantes.
Pour cette vente privée exceptionnelle, Manu Venturi nous ouvre sa cave pour nous permettre de voyager entre 2019 et 2023, et d’apprécier l’extraordinaire complexité de ses cuvées parcellaires, qu’il s’agisse du Clos bien sûr, mais aussi des rares Altare ou Chiesa Nera que la Revue du Vin de France n’hésite pas à comparer à « un grand cru de Bourgogne » pour l’une, aux plus grands blancs de la colline d’Hermitage, pour l’autre. Sans parler de quelques fascinants parcellaires de l’autre domaine familial, Vico, ou encore d’une introuvable pépite, un envoûtant Vinu Santu vieilli en dame-jeanne sous le soleil de Ponte Leccia…
C’est rare, c’est culte et c’est sur la Route des Blancs.
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